Mon esprit était envahi par la peine : au procès de Joël Le Scouarnec, l’immense culpabilité de sa sœur, mère de deux victimes
Au quatrième jour du procès du chirurgien, Annie, 72 ans, s’est effondrée en pleurs en évoquant les propos tenus la veille par sa belle-sœur, Marie-France. Et elle a regretté de ne pas avoir parlé plus tôt.
Les larmes affleurent d’emblée. J’ai suivi les débats d’hier [mercredi]… Ce qu’a dit ma belle-sœur, c’est épouvantable, lâche Annie, la petite sœur de Joël Le Scouarnec. Elle est encore bouleversée par les propos cruels tenus la veille par Marie-France, l’ex-épouse de l’accusé. L’émotion de cette ancienne professeure d’anglais de 72 ans, qui intervient en visioconférence jeudi 27 février, tranche avec la posture terriblement froide et égocentrée de sa prédécesseuse, qui a enchaîné les outrances à la barre.
J’ai fait des erreurs. Je pense à toutes les victimes de l’autre côté… Je sais qu’elles sont là pour se reconstruire, articule cette femme brune, le bras en écharpe à cause d’une mauvaise chute. De l’autre côté, une soixantaine de parties civiles l’observent sur l’écran géant de l’amphithéâtre qui leur est dédié. Des visages d’hommes et de femmes concentrés, dont on a bien du mal à savoir ce qu’ils pensent de la septuagénaire, rongée par la culpabilité.
Un silence familial dévastateur
Annie a su, mais s’est tue, dans une famille dévorée par l’inceste, où le silence a régné pendant des décennies. En octobre 2000, soit sept ans avant l’arrestation de Joël Le Scouarnec, Annie et ses deux filles, Héléna* et Aurélie*, s’apprêtent à aller à un repas de famille, où l’oncle chirurgien est présent. Héléna, 10 ans, la cadette, glisse à sa sœur aînée : Je ne veux pas y aller. Elle a fait comprendre avec ses mots d’enfant qu’elle avait subi des attouchements, relate Annie.
Héléna en parle à sa mère. J’étais sous le choc et j’ai dit : ‘On va quand même aller au restaurant, mais je vais faire quelque chose après, se souvient la témoin. Je pensais que ma fille était sa seule victime Le lendemain ou le surlendemain, elle se décide à en parler à son frère, lors d’un trajet en voiture. On a à peine démarré et je lui ai dit : ‘Héléna m’a dit qu’il s’était passé quelque chose avec toi, c’est vrai ?’ Réponse immédiate de l’intéressé : Oui, et Marie-France est au courant. Annie se gare sur le bord de la route. Le chirurgien ajoute : Je n’aurai jamais assez de toute une vie pour réparer le mal que j’ai fait à Héléna. Il fume cigarette sur cigarette. Annie demande à son frère de se faire soigner. Mais l’échange s’arrête là et ne donne lieu à aucune plainte de sa part. Je pensais que ma fille était sa seule victime, je ne savais pas qu’il avait commencé des années avant, souffle-t-elle.
Annie emmène immédiatement Héléna chez un psychologue. Elle apprendra bien plus tard, juste avant le premier procès de Joël Le Scouarnec, il y a cinq ans, que sa fille aînée Aurélie a, elle aussi, été violée par son oncle. Celle-ci n’a pas de souvenirs clairs des viols qu’elle a subis. Seulement des bruits de flashs, des photos prises d’elle quand elle dormait, rapporte Annie. Alors qu’Aurélie est sur le point d’accoucher début 2020, son avocate lui annonce que des photos ont été retrouvées par les enquêteurs : des images des viols que lui a infligés Joël Le Scouarnec, alors qu’elle était enfant. Elle apparaît visiblement inconsciente. Elle dormait. Je pense qu’elle a été sédatée, avance Annie.
Annie le reconnaît sans détour : si elle avait dénoncé son frère en 2000, de très nombreuses victimes auraient été épargnées.Tout ce qui m’envahissait, c’était ma petite fille, ses souffrances, explique-t-elle, questionnée par la cour criminelle du Morbihan, qui tente de comprendre avec insistance pourquoi elle n’a pas parlé de ces sévices. Mon esprit était envahi par la peine je pense, décrit Annie, qui était alors très affectée par la mort de son ex-mari, le père de ses deux filles, qu’elle fréquentait à nouveau. Et puis, développe-t-elle, répondant aux questions de la présidente Aude Burési : Je le voyais comme mon frère. Pour moi, ce n’était pas possible que ce soit quelqu’un comme ça.
Un passé familial marqué par les violences sexuelles
Annie décrit une fratrie soudée, avec l’aîné Joël et le benjamin, Patrick. Et surtout, une famille où les violences sexuelles sont partout. Son père, Joseph Le Scouarnec, a été lui-même victime de faits commis par un prêtre ou un homme qui travaillait pour ses parents, selon les versions. Joseph a, par la suite, violé à plusieurs reprises Thomas, le cadet des fils de Joël et Marie-France Le Scouarnec.
Annie a elle-même été victime de violences sexuelles à 14 ans, commises par son petit-ami de l’époque et un des amis de celui-ci. Sans jamais en parler à ses parents. Pour maman, je ne peux pas trop imaginer sa réaction. Mais pour mon père, ce qui comptait, c’était le paraître, tranche-t-elle. Peu avant le décès de sa mère en 2012, lors d’un repas chez ses parents, Annie raconte qu’elle a fini par confier à son père, agacé par les gesticulations d’Héléna, les agissements de l’ex-chirurgien sur celle-ci. Tu sais pourquoi elle est agitée comme ça ? Parce qu’elle a été agressée par Joël !, lâche-t-elle. Joseph craque et se met alors à pleurer : Ma famille est détruite, répète-t-il en pleurs. Avant de relativiser : Y a pas mort d’homme.
En psychothérapie, la retraitée a pris le temps d’analyser le schéma familial. J’étais la chouchoute de mon père, j’avais un caractère qui lui convenait bien, relève-t-elle. On vous a appris à vous taire très jeune, a même pointé son psychologue auprès d’elle. Une question perdure et traverse les débats, inlassablement : Joseph a-t-il agressé sexuellement son propre fils, aujourd’hui dans le box des accusés ? L’intéressé, qui assure ne toujours pas savoir les raisons de ses actes pédocriminels, dément catégoriquement. Ce dont je suis certain, c’est que je n’ai jamais subi aucune agression de la part de qui que ce soit. Et d’ajouter, d’une voix émue : Je suis sincèrement désolé pour Aurélie, pour Héléna, et pour toi, d’avoir causé toute cette souffrance, tout ce chagrin. Sa sœur le regarde, par écrans interposés. Sans réaction particulière. * Les prénoms ont été modifiés